Long week-end dans le Vaucluse chez la mère de L***. Soleil et léger mistral, petits bonheurs de parisien blafard en transit. A quelques kilomètres du Ventoux, terre aride, terre sous le ciel, phare de la région, visible de si loin qu'il attire le regard où que l'on soit. Le contraste est saisissant, une demi-poignée d'heures après avoir quitté Paris sous une bruine et une température automnales, d'entendre les pelouses jaunies craquer sous nos pieds, de voir un sol sec à s'en écarter par endroit, la gueule ouverte, comme en attente d'une hypothétique ondée qui ne viendra pas.
A la terrasse d'un café sur la place du village, protégé du soleil par Libération, je parcours des articles qui me jettent à la face un monde maussade auquel je suis devenu étranger. En deux heures de train, je suis ainsi passé de l'autre côté d'une barrière, celle de l'indifférence. Coupable repos à la misère terrestre, où le Liban n'est plus qu'un mot parmi d'autres dans le dictionnaire (coincé entre la neutre « liasse » et la malvenue « libation »), où la pauvreté, sous cette chaleur tranquille, n'a plus cours, où les vomissements destructeurs des usines chimiques me semblent de peu de gravité, où les fous de Dieu n'imaginent même pas venir. Pour quelques jours, je ne lutte plus, ne m'oppose plus, ne défend plus ni veuve ni orphelin, ni cousin (même éloigné) de ces deux-là. Je me laisse aller, sans résistance, anesthésié, sous le choc de la quiétude. Puma devenu grillon au baiser du sud. Maintenant je le sais : les révolutions ne peuvent naître qu'au nord d'une ligne allant de Nantes à Metz.
Tiens, à propos... ces deux villes encadrent Jean Moulin dans le dictionnaire. J'y repenserai à mon retour... peut-être.